
J'aimerais être une femme du monde, j'ai toujours pensé que je le deviendrai. J'ai toujours eu l'intuition que je ferai Sciences Po ; mon père a toujours eu l'intuition que je serai journaliste, reporter, que je partirai à l'aventure, un sac à dos sur les genoux et un appareil photo autour du cou. Dans le camion, il avait mis Santana à fond, on s'imaginait tapé sur une batterie. Le train n'avait presque pas de retard. Puis, il a mis la Radio. Et j'avais des larmes au bord des yeux. En entendant le fils. Il avait raison. C’était un combat pour la Liberté. Et ça l’est toujours, parce qu’il y a TOUS les autres. Ca me touchait depuis quelques temps déjà. Plusieurs mois. J'avais une rage dans le ventre. J'aurais aimé être à Paris cet après-midi à 17h. Devant l'hôtel de ville. Sourire avec d'autres. Parce que hier soir, je ne savais pas qui appeler pour dire que j'étais heureuse, tellement. Je ne savais pas qui serait aussi enthousiaste que moi. Alors tant pis si je passe pour une fille qui. Intensité d’un moment attendu. Un instant de Liberté.
Sur mes cahiers d'écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable de neige
J'écris ton nom [...]
Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J'écris ton nom
Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l'écho de mon enfance
J'écris ton nom [... ]
Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attendries
Bien au-dessus du silence
J'écris ton nom [...]
Sur l'absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J'écris ton nom
Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l'espoir sans souvenir
J'écris ton nom
Et par le pouvoir d'un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
[Paul Eluard, Liberté]
Il reste le SIDA à battre. Et pas que.
Chercher dans ma vie quelques doux moments d'insouciance. Et n'y trouver qu'un matin sans réveil, parce que ça faisait une petite éternité déjà. Y trouver un sandwich libanais mangé devant le Panthéon, une glace sous un abris bus avec Marich et son frère PF, une heure à ne rien faire dans la pelouse de la promenade Plantée. Remonter le débardeur jusqu'à la poitrine et le jean au mollet. Trouver un seul chemin dans toute la pièce qui fait du bien à mon corps. D'ailleurs, beaucoup ont demandé à venir voir le spectacle, et j'ai refusé. Y trouver quelques infimes secondes sans penser à lui, réellement.
Y trouver une ballade au Pont Neuf hier soir, avec cet ami qui écoute sans broncher. Sur l'île Saint-Louis, les vagues de la Seine venaient s'écraser contre la berge. Nos pieds flottaient quelques mètres plus haut. Le regard souvent pensant sur un proche horizon. Je me retrouve face à moi-même et je crois que ce n'est pas si évident. Sur le bord, Luc m'encourageait. Il y a eu le portable éteint de Xavier - pace qu'il avait été si près de moi l'autre jour, sans qu'on ose quoique ce soit pas même un bonjour, le texto à E., parce que quand même il vote socialiste et peut-être qu'en effet j'ai manqué de diplomatie – peut-être, l'appel à Pablo. Rendez-vous. Ce soir, 20h, métro Etoile. Je serai en retard et lui plus que moi. Je ne m'attends à rien et c'est peut-être ça qui est bon. Ne rien prévoir. Pas même le petit haut et le pull à mettre autour du cou. Parce qu'il fait chaud à Paris. Je me trouve des excuses et des soirées pour me retenir d'appeler Clément si tôt. Deux jours, trois jours. Quel est le nombre de jours idéal à attendre avant de réentendre sa voix bercé les ondes?
J'voudrais mettre du rythme dans les mots, dans ma vie. Même si c'est un peu lent mais au moins que ça bouge. Je voudrais vouloir encore plein de choses comme avant. Je voudrais me prouver que je peux partir en Australie sans avoir peur de ne pas trouver la Danse là-bas. La licence de Cinéma m'ouvre ses portes mais je ne sais pas. La faire pourquoi? Parce qu'on m'a dit Tiens tu n'sais pas quoi? Klapisch était dans notre Fac! Mais je ne crois pas qu'il soit un de mes héros. La faire pour rajouter un cursus. Pour assurer un master qui puisse me plaire. Je flirte avec les couloirs de cette Fac dans le cinquième arrondissement de Paris et je m'y sens bien. Je me suis rarement sentie aussi bien dans un établissement. Il y a ces amitiés qui se sont créées au fil des jours et des cours de littérature. Ces amis qui sont tous un peu bizarre dans leur genre. Sans doute que moi aussi. L'amitié se déplace avec le temps et les kilomètres. Ces amis qui ne sont plus réellement en Province. J'appréhende les deux mois d'été et j'ai peur de ce que je vais y vivre. Il y a aura Thomas. Mais après? Les barbecues en famille, le limoncelo, les grandes étendues vertes, Mamie, les soirées sportives à la piscine qu'on prévoit et qui ne se font jamais, les cartes postales qu'on reçoit et jamais qu'on envoie. Les cartes postales qu'on reçoit et jamais qu'on envoie.
Je pensais à l'Angleterre. Et à la mer. On était en 5ème et on avait pris des photos sur le petit muret devant la grande étendue d'eau. Des photos de copines. Je pensais au vent qui soufflait contre nos joues et ce premier voyage linguistique au collège. Je pensais qu'après tout ce temps, je savais à peine aligner trois mots d'anglais. Je pensais à cet été qui sera un travail en lui-même. Parce qu'il y aura les centres aérés et aucune couleur italienne. Je pensais à Hugues que je ne verrai peut-être pas plus que l'été dernier - ou peut-être que si, à Amel et notre éloignement évident. Cet été qui sera certainement solitaire. Loin de Paris, loin du soleil du Sud, loin des cours de Danse tous les jours, loin de Clément. J'en profiterai pour rédiger ce scénario dont je commence à parler autour de moi. Le sujet change souvent. Au départ, il devait être dans la veine des Innocents de Bertolucci, montrer ce qui dérange, la sensualité des corps et même le malsain ; et puis maintenant il y a la Danse qui s'est incrustée sous les images, la Danse pour la beauté du corps en mouvement ; il y a le thème de la solitude peut-être aussi. Mais il y a des mots, liés à des images. Parce que les projets il faut les créer. Que j'ai besoin de m'envoler dans l'Art. Trop longtemps que ça stagne, que je ne progresse plus assez. Que je ne m'épanouis pas vraiment. D'ailleurs ça se voit. La création pour la pièce de fin d'année se passe mal. Les répétitions sont longues et éprouvantes. Hier, la chorégraphe a voulu me faire parler, m'a fait pleurer - devant les autres. Et j'ai compris que je contenais tout - encore - et que ça n'avait pas changer. Que je continuais à tout emmagasiner en moi jusqu'à ce que ça lâche. J'ai essayé d'éviter le sujet, de barratiner mais elle revenait à la charge. Je me sentais prise en otage. Un otage autour d'eux tous, un otage de ce malaise qui se suspendait aux mouvements alignés les uns après les autres. Elle essayait de comprendre, pourquoi il n'y avait aucun contentement après le montage final, pourquoi je semblais si fermée. Entre les larmes, je tentais d'éviter les questions en employant des mots inattendus et réfléchis, en gardant un calme froid et en montrant que je n'étais pas en colère. J'essayais de montrer que j'étais quelqu'un d'éveillé. Mais au fond, elle avait raison. Ca n'allait pas. Les discours impulsifs ne me semblent plus forcément bons à dire. J'étais sans doute plus spontannée avant. A 12 ou 14 ans. C'est pas ma cam, j'ai dit. J'ai pensé que merde, il fallait être quand même bien accro[chée] dans ce "métier".

Vendredi 23 mai 2008 - train.
Les guitares s'emballaient en reprenant Dire Straits. La violoncelliste partait dans sa folie douce. J’étais scotchée, ébahie. Je me disais que la musique, l'Art, avait un pouvoir (juste) fascinant bordel. Et puis cette salle mythique près du boulevard des Capucines. Devant l’entrée les lettres rouges en capitale.
Toujours écrire, prendre des notes, faire des résumés, devoir condenser, la vie, les cours, les baisers de Clément, ses caresses, nos nuits trop courtes, ses envies de cigarette à deux heures du mat’ après que, remplir des fiches bristols, petites, grandes, perforées ou non et même du papier. Avoir l'impression que les yeux rentrent dans les orbites et que le corps n'a plus envie que d'une chose : Voyager...
L'eau de pluie s'écrase contre la vitre, le ciel est de plus en plus gris, les paysages de plus en plus verts : je rentre chez moi. J’imagine les cimes des vagues prendre mon équilibre et faire la java le soir. J'me dis que cette expression est jolie un peu comme ne pas savoir sur quel pieds dansé. L'équilibre, je ne l'ai jamais trouvé. Toujours être dans la démesure, la chercher et puis l'aimer. Les étudiants s'empilent devant les bureaux dans les couloirs de la Fac et moi je remplis des dossiers pour l'année prochaine. J'essaie de prévoir le coup parce que j'ai foiré. Les partiels me bouffent une énergie de dingue. Je fais des pronostics, je calcule comme quand j'attendais les résultats du Bac. Dans une semaine et demi, ce sera les exams de Danse à préparer, l'audition pour le Conservatoire, le spectacle. Retenir le sommeil pendant le jour, pendant la nuit. L'empêcher de me perforer. Je ne m'attache peut-être qu'à l'éphémère. Peut-être que je ne suis pas de celle à être fidèle à la stabilité. Je suis instable, résolument instable. Tout le monde le dit. Toujours chercher à faire plus, différent, à changer, à modifier, à transformer, à effacer, ou à renchérir. La perfection, le maximum, même s’il faut dépasser l’humainement possible. Rester évasive et impulsive. L'intrusion sous la tempe et le goût de la réglisse dans la bouche d'Antoine ne manque pas. Pourtant mon cœur bat deux fois plus vite quand je crois l'apercevoir dans le train en première classe. Pourquoi serait-il là? Cette direction? Cette heure? Ce n'était pas lui. Il bat, c'est déjà ça.
Dimanche 18/05/2008. J'me sens un peu vidée par un quelconque sens. Je me veux inprévisible mais je suis tout l'inverse. J'essaie de rattraper le coup, de m'inscrire dans des L3 qui ne sont sûrement pas faites pour moi. Oui mais voilà. J'ai besoin de me rassurer. Parce que je n'ai plus envie. La Danse. Pas elle. Mais cette école, cette classe, ces filles, ces profs, ces barres, ces remarques anti-pédagogiques au possible, ces matins au bord de la faillite, ces réveils qui filent la gerbe. Tout envoyer valser. Je n'ai pas le courage, alors je prétexte. Je suis en partiel, ils se chevauchent sur les cours du matin. C'est vrai mais quand même, je n'ai pas envie. J'ai besoin de faire une pause. Break Dance. M'arrêter cinq minutes. Me retrouver, moi et mes envies et mon avenir. Quand il y a Clément, je n'y pense pas, j'ignore, je n'en parle pas. On se tient à peine la main dans les rues du 11ème, mais j'aime ces moments d'oubli avec lui. C'est lâche, lâche parce qu'au fond c'est juste pour ne pas penser. Oublier. J'suis paumée putain jusqu'au cou. J'suis paumée et je ne sais pas après quelle issue cherchée. Mai est une impasse pour le moment. J'attends leur prochain concert dimanche. J'attends pour oublier encore. Sensation d'évasion par dessus la tête. Je ne sais plus grand chose. J'ignore si j'ai su. Voilà c'est admis. Je n’ai pas ce truc qui me transperce le coeur à la Danse en ce moment. Ca m'arrache les doigts.
*
J'aurais dû travailler hier soir, plutôt que de retrouver ses amis sur les marches de l'Opéra. Plutôt que finir dans un bar, pas d'alcool. Parce qu'il me reste un semblant de conscience. Mai me désole. Les partiels s'enchaînent, se passent. Pas forcément bien, on ne peut pas souffler. Mai me nargue et me paralyse. Ce matin je serrais son corps dans mes bras. Il m'avait manqué je crois. Ou peut-être est-ce juste à cause de cette impression de ne faire rien d'autre qu’apprendre en ce moment. Revoir, réviser. En entrant dans la salle mardi, j'aurais aimé connaître la vie de Flaubert plus que la mienne. Mais je ne me connais déjà quasiment pas plus.
Je regardais le ciel avec un air nostalgique. Les yeux presque troublés. Les avions laissaient des traces dans le bleu.
On parle de kilométrages, de destination d'ailleurs, d'autoroutes. De trajets qui nous feraient passer par l'Autriche, par l'Allemagne, par derrière les Alpes. Mais bien sûr, il faudrait pour ça qu'elle n'est pas à devoir passer de rattrapage et qu'on puisse trouver un travail là-bas. Elle essaie de me rassurer en me disant que mes bases d'italien suffiraient. On prononce le mot v-a-c-a-n-c-e-s, on envisage de retrouver nos cousins italiens, on imagine les routes sinueuses, et puis Venise. On s'imagine déjà se relayer au volant et amener mamie avec nous, évidemment. Evidemment. On prendrait sa petite voiture noire. On graverait des CDs avant de partir avec que des musiques italiennes. Kitch. Evidemment. Août est souvent froid là-bas. Mais peu importe il y a ce mot vacances qui s'inscrit sur nos lèvres, sur les miennes surtout. Et plus rien n'a d'importance. Ni les vents des montagnes, ni la langue que je maîtrise bien trop peu. Il y aurait Alizée. Ma mamie. Et la vie à consumer au delà de l'éternité. La belle vie. La Dolce Vita. Un peu avant ce 16 juin, elle débarquera à Paris. Avec un sac énorme rempli de vêtements, avec ses bracelets de laine au poignet, avec ses pinces dans les cheveux ébouriffés, avec un drapeau de l'Espagne à accrocher au mur du 11ème. Et il faudra s'organiser pendant 6 mois. Oui mais voilà, on l'a voulu. Il faudra organiser, les nuits surtout. Parce qu'il y a Clément et son Cid. Tout risque d'être bouleversé, bousculé. Mais à l'endroit cette fois. On retrouvera nos câlins dans le lit, et ce même sang qui coule dans nos veines. On revivra ensemble comme quand j’étais en Seconde, dans la même chambre, dans les mêmes rires, et tout sera respiration. Grande exhalaison par dessus les fenêtres. Il y aura ces longs moments dans Paris ce mois de juin sans doute plus facile cette envie de tout foutre en l'air, surtout le temps mais pas la vie. Il y aura ces moments de suspension, se suspendre aux images qu'on capturera avant qu'elle ne parte pour six mois au Mexique. J'ai toujours eu du mal avec les départs. Je n'ai jamais vraiment su comment les gérer. Je n'ai jamais su. Je l'aime comme une soeur, comme ma petite soeur qui vagabonde dans le monde entier, billets de train ou d'avion, à la main. Il y a tous ces départs qu’elle prend le cœur ouvert et tous ces retours qu'elle loupe le plus souvent. Elle veut voyager. Elle veut faire des voyages. Elle veut vivre et c'est ce qui la rend belle.
Et maintenant je regarde les traces des avions dans le ciel avec l'espérance. L'espérance qu’août ressemblera à ces fumées blanches, éphémères mais incandescentes.

Le Samedi 12 Avril 2008 12H56 :
Se réveiller sous le regard de quelqu’un qui vous veut du bien. Le laisser dans les draps un peu froissés parce qu’il y a la Danse. Et qu’elle ne t’attendra pas si tu passes à côté. Avoir néanmoins envie de rester tout contre cette peau, douce, à moitié endormie. Passer une fois de plus pour l’intellectuelle, la cérébrale de la classe. Parler de Sciences Po à cette prof de Danse aux cheveux oranges et lire dans ses lèvres «C’est bien ». Ne pas trop comprendre. Ma vie n’a rien d’exceptionnelle. Pour les autres, pour ce commun des mortels. La chaleur du studio endors, ramolli le corps. Mon pas est rapide dans le métro, je bouscule les gens, cette fille. Pardon. Je tiens ses avant bras, elle met quelques secondes avant de me lancer un grand sourire. Deux stations, seulement, pour se reparler de la classe d’Actorat. De quelques projets qui ne se bousculent pas tant que ça. Je reçois des mails de celui qui se produit sur les nouvelles scènes du stand up. J’en aperçois un autre dans une série populaire française. On savait qu’il réussirait lui. Et une autre que j’aperçois en ce moment assise dans les couloirs de la Fac, sans que je n’aille la voir. Les 42 minutes du cours de Littérature sur les 2 heures. Je parle de Zola, il n’aime pas le romanesque. Je n’aime pas le réel. Cette retranscription de la vie sans montagnes russes. La prof essaie de me convaincre pourtant, mais j’argumente tout le temps dans mon sens. Ainsi va la vie.
En me réveillant dans un sourire, dans son sourire ce matin, je ne pensai pas qu’il y aurait cette fin d’après-midi dans les friperies de l’hôtel de ville avec mes cousines.
Au Louvre, on pensait voir Babylone. Et puis finalement. Les Danseurs du Conservatoire une fois de plus. Nous donnent envie. Pour leur technique, pour leur chance d’être dans ce lieu atypique entouré d’œuvres d’Art, pour le corps de cette petite Danseuse blonde si parfait. En me réveillant ce matin, dans les bras de Clément, je ne pensai pas non plus chercher à choper son numéro. Et puis voir son regard animé par les mouvements de son Danseur. Je pensai qu’elle avait de la chance. La mélopée d’un geste. La veille pourtant, j’avais appris à Clément l’en-dehors, il avait eu l’impression de mon corps désarticulé. Et pourtant pas tant que ça. Même s’il y avait ça. Lui n’est pas Danseur. Et il ne sait pas. Il ne sait pas qu’il y a cet énorme fossé entre nous. Il ne sait pas que je ne frémis pas comme avec l’autre qui n’était pas Danseur non plus. Et pourtant, je ris, je lis, il veut me voir détendu. Je ne suis ni amoureuse, ni attachée encore. J’entendais le sourire de Luc derrière moi qui ne comprenait rien à la Danse contemporaine. Et avec Anne, on analysait la technique des Danseurs, leurs intentions, leur état de corps. Celui si léger, l’autre qui ne projette pas [assez], qui est en force. J’avais cette putain d’envie d’être à leur place. Un ami qui te tient le bras, la main, en vie, en sourire. Nos ventres ronronnent. Un boxer jaune fluo à remettre constamment en place. En me réveillant ce matin, je n’avais pas imaginé le champ de Mars sur le trottoir d’en face et la tour Eiffel en arrière plan à presque 23H. En bande. Avoir cette envie d’improviser sous les fontaines. Paris, nous n’étions que de petites poussières d’étoile dans ce Paradis. Et pourtant, nous étions bien là, bien ancrés sur ce sol. Nous faisions partie de cette nuit d’Avril.Une journée qui a été compliqué. L’organisation, tout ça.
Et s’endormir, seule. Mais surtout surtout serreine.
Mardi 08 Avril 2008 22h20
Il y a l’odeur de tes cigarettes dans la pièce, dans les bras, dans les draps, dans ma bouche. Des Lucky Strike. Ces répliques de théâtre qu’on se lance. Qu’on s’invente entre des caresses. Tes mains que je repousse pour « te frustrer ». Ce foulard hideux que tu portes autour du cou et que j’essaie de te voler. Il y a ces bouts de livres qu’on se lit. Tandis que tu me replonges dans le mythe de Faust, je te parle de Thibault De Montaigu. J’essaie de retrouver ces passages qui m’ont. Fait pleurer, plu, excité. Je te raconte cette rencontre. Tu me dis ton admiration pour Kafka. Parce qu’on ne sait pas où il va, que c’est sinueux, et pas chronologique. J’ai faim mais peu importe. Il n’y a rien dans le frigo de toute façon. Tu essayes de me convaincre que tu ne manques pas d’ambition. Pour l’instant tu m’apaises et ça n’est déjà pas si mal. Il y a Ray Charles qui nous borde, surtout toi qui coules presque quelques larmes. Tu n’me crois pas que je puisse pleurer sur commande. Je te le prouve (presque). Tout est franc. Trop ? Je ne t’aime pas. Peut-être pas encore ? Peu importe peu importe. Tu m’accordes une alacrité. Tu as un léger côté androgyne. Et tu as aussi cette envie de me faire plaisir. On se joue des regards tantôt impertinents, tantôt fuyants, coquins, inexpressifs, de petite fille... Le jour se couche doucement, la fenêtre entrouverte laisse le froid volute entrer. On serre nos corps habillés sur le petit canapé. Tes clopes le noircissent. C’est moi qui te les allume souvent. Et tu aimes ça. Je m’amuse avec toi, je ris pas très fort mais je ris. Quand ça n’est pas toi qui te donnes en spectacle, c’est moi qui suis « folle » comme tu me dis en riant. En quittant l’appart, j’éteins la lumière, je te bloque contre la porte. Tu trouves ça inattendu. J’ai cette air suffisant paraît-il. Tu ne trouves pas ça grave. Rien n’est grave avec toi.
* [Avril 2008, Paris Vème. Au Panthéon, le groupe d’amis chantait Bruel. On s’est incrusté avec Luc, juste pour sourire]
Dimanche 6 avril 2008
T’as essayé de m’appeler ? J’voulais juste te faire un bisou juste me déculpabiliser, de rougir en fait, de sentir ce truc dans le ventre en pensant à sa beauté fracassante.
Il y avait ses mains dans l’axe de mes yeux, ou peut-être étaient-ils simplement attirés. Ses doigts qui frottaient contre la pupille de l’œil. Comme il le fait souvent. Et je ne pouvais pas m’empêcher de penser à ces mains sur mon corps. Avoir cette impression que la peau dans le ventre se déchire en petits bouts, petit à petit, qu’elle se déchire et qu’on la jette au sol. Il semblait triste sous son teint bien mâte. Je l’ai vu à la porte du café dans de jolis vêtements. Et j’ai détourné les yeux. De peur de replonger [dedans] comme une toxico.
Je flippe, si tu savais comme je flippe. De ne plus jamais pouvoir me passer de cette image, de ce regard que j’évite malgré moi, malgré tout. J’ai un sourire de circonstance. Je suis forte, presque rieuse parfois. Je joue l’illusion. Lui montrer que je vais bien. Ou peut-être lui faire croire. Et qu’au fond tout est possible : on est à Paris, donc tout est possible. Je respire, donc j’ai peur. Il était plus beau que la dernière fois, plus séduisant, plus charmant, plus. Plus rien du tout. Que quelques mots qu’on essaie de trouver. Je sais que j’exagère, je sais, parce qu’il y avait (tout) le monde autour, la musique un peu trop forte. Et la vie devant nous aussi paraît-il aussi. On n’y croyait pas autant l'un que l'autre. A cette putain de vie qu’il faudrait commencer. Je pensai à Clément. On ne se doit pas encore réellement quelque chose. Et même si son corps me paraît plus accessible, plus pur. Dans les draps, nos mots sont francs, blancs comme la nuit. Son haleine sent l’alcool et il a une heure et demi de retard. Douche à 03H30 du mat’. Mandarines qu’on tente d’éplucher avec nos ongles courts. On avale le sirop à la bouteille, on suce les pastilles blanches et on tousse en quinconce. Cacophonie. Il me touche, il m’embrasse, mais mon corps frémit à peine. Je suis dure. Il m’arrive d’avoir l’impression que c’est le visage d’Antoine qui est penché sur moi. Cette même façon d'embrasser. Il m’arrive de balbutier mes mots, de l’appeler Julien. Et pourtant. Je déboutonne sa chemise noire. Son corps me plaît, je crois. Je m’endors pour deux heures dans ses bras, je me réveille sous son regard.
* [Anne, répète examen mars 2008]
Lundi 31 mars 2008, 20h58 :
Geste mécanique. Code d’entrée. Trois chiffres une lettre. J’appelle l’ascenseur. Un coup d’œil dans le miroir pendant les trois étages. Cheveux en pagaille, cernes sous les yeux, pantalon qui tombe sur les fesses. Tonne de message qui vibre. E. qui veut toujours qu’on se revoie. Antoine qui me parle de vieilles photos qui ont sûrement vieillies. Ne s’en rend t-il pas compte ? S’il revient tout le temps comme ça, à me parler d’avant. A me parler de caresses, de Saez qu’on écoutait en boucle, de ces bons souvenirs qu’ils gardent [en priorité comme il dit]. Il veut savoir s’il pourrait se repasser quelque chose, un jour. Et si moi je lui réponds que c’est loin d’être improbable. Et si c’était lui qui me cherchait tout le temps. Comment je peux ne pas me rappeler. Comment je peux oublier tout ça. La complicité, la plénitude. Et puis tout ce stress, cette peur de le perdre d’entre mes doigts.
Cafète de la Fac. Il y a un piano fermé. Je pense à Clément. Je raconte le concert à Luc. Portable qui chuinte. Sa voix. 40 secondes, pas une de plus pas une de moins. « J’peux passer chez toi ?». Je ris, je parle un peu trop fort. Et tout me semble léger. Pas comme avec. Alors je raconte, Anne qui me presse en mangeant. Avale, avale! Hey Jude t'inquiète on n'sera pas en retard! Le rhum dans le métro. Anne qui s'écroule au sol. Anne qui me bouscule contre celui que j'avais appelé MaProie. Elle ne se rendait compte de rien. Le concert et les bras en l'air. Anne qu'il faut sortir. L'alcool qui désinhibe, l'alcool qui me fait parler. Lui qui m'embrasse. Anne qui court sur le par brise d'une voiture. Non Jude! Lui qui rentre avec moi, chez moi et Anne que je dois coucher. La nuit.
Je donne des caresses et pourtant je le connais à peine. Et pourtant il n'y a pas de blanc. Il n'est pas là à me coller la peau. Je ne m'attache pas promis j'essaie cette fois. Du moins pas maintenant. Il est celui qui construisait des formes géométriques avec mes grains de beauté, celui qui me rappelait ce que Werber avait imaginé à propos des gouttières au-dessus des lèvres dans l'Empire des Anges, celui qui écoute Ray Charles et qui joue du piano, mais celui qui n'est pas très bon en impro, celui qui boit du sirop à la cuillère, celui qui est moins hyper-lordosé que moi, celui qui me laisse le prendre en photo dans le noir, celui qui a des intonations de petit bourge, celui qui passe du temps à me caresser l'oreille, celui qui dit "c'est pas grave", celui de qui j'attends un message comme une amoureuse, celui qui veut que je lui raconte Hannibal, ses 37 éléphants, Pô, celui qui pense que la Civilisation Latine ça doit être intéressant!, celui qui n'aime pas Saez parce que c'est trop déprimant, celui qui veut que je lui raconte comment c'est la Belgique, celui qui reviendra peut-être mardi. Celui qui voulait venir dès aujourd’hui.







