
Vendredi 26 Juin 2009 - 21h00.
Oui je suis nonchalante. Mais cet endroit me donne envie de l'être. Il ne me laisse pas le choix. C'est comme si la vie s'arrêtait ici. Voilà, c'est bien cela. Sur l'axe des abscisses, le temps passe, sans remous, il file avec une lenteur accablante. Et sur l'axe des ordonnées, la vie, stagnante, impalpable, toujours la même, presque inexistante. Il n'y a qu'à attendre la mort dirait ma mère. C'est fou, fou comme cet endroit m'exaspère. Les filles n'ont aucun style, des diamants aux oreilles et un shogging blanc remonté aux mollets. Les garçons écoutent de la musique inaudible. Et j'attends. Que le train parte. J'attends en montant mes barricades. Oui parce que. J'ai peur que cette ignorance m'atteigne. Cette sale ignorance qui grouille dans leurs yeux globuleux et vides, d'un vide impressionnant et massacrant. J'ai peur que, malgré moi, ils me transmettent leur pauvreté. Leurs âmes sont pauvres, au mieux braves, leur intelligence pauvre, leur physique... ils ont l'air tellement bêtas.
Le vieux train fait un bruit d'antan. Il me rappelle celui pour l'Indochine, celui pour les colonies. Il me rappelle les Anglaises habillées avec de grandes robes blanches et des chapeaux légers volumineux. Ca bouge tellement, les rails sont bancals. Le confort n'est pas là. Et pourtant je pense à cette chaleur dans les colonies, au faible courant d'air - souffle de vent - qui fait vibrer les voiles des rideaux accrochés fenêtres baissées jusqu'en bas. Il me rappelle Marguerite Duras, il me rappelle L'Amant. Je me souviens comme je l'aimais, je me souviens comme je la dévorais. Comme cette héroïne insolente et adolescente me rappelait celle que j'aurais vraiment aimée être ou celle que j'ai été à ma manière et que je continue d'être. Indéniablement.
J'aime cette prise de risque, cette insouciance. Elles me manquent tant. J'ai été comme ça. Et maintenant je me freine. Même si parfois, sans que je m'y attende, l'alcool - souvent c'est lui - fait tout lâcher. Et je me réveille avec un peu de honte à bras le corps parce que je n'ai pas été aussi pure que je dis que je le suis. Oui j'aime la pureté. J'aime le blanc. Mon regard est attiré par les vêtements blancs, légers, le lin, les voiles. Par les blonds et leurs yeux bleus complémentaires. J'aime le blanc et la certitude que mon âme, ou au moins mon corps, est encore pur(e). Pourtant. Je me rends compte du rouge sang qu'il y a en moi. De ce qui transperce de la transparence, de ce qui s’évente de nos transpiration.
Comme dans le roman, il y a l'eau, l'eau autour. Le fleuve et la vapeur d'eau en amas au-dessus.
Deux mois. Deux mois entiers à tenter de respirer dans cet endroit. Je m'y vois déjà suffoquer, étouffer et puis faner. Comme par la chaleur écrasante de l'Indochine. Les ombrelles tenues par les mains gantées des Anglaises. Le Commonwealth. Je ne tiendrai pas non. Même si le train prend un peu de hauteur et que je peux imaginer les plaines savanes, ocres et azurs à la place de tout ce vert et de cette grisaille.
Je ne tiendrai pas non. Parce que les tours et la pauvreté refont surface. Parce que l'Indochine est bien trop loin. Parce qu'il n'y a bien que l'humidité de cette région qui trouve un point de convergence au lavement à grandes eaux de la maison de Duras. Parce que malgré ce qu'on pourrait en dire, Duras n'est pas en Indochine. Duras devait préférer le Sud au Nord, le Pacifique aux forêts vides. 21h48.
***
Je n'y peux rien. C'est plus fort que moi. J’aime quand les choses sont bien faites. Je déteste ne donner qu'un peu quand on peut donner plus. Je n'arrive pas à faire à moitié. Même ce matin, alors que je n'arrêtais pas de souffler face à ces directeurs. En deux temps trois mouvements, je construisais un planning pendant que ces jeunes animateurs écorchaient la langue française et me prenaient pour une Illuminée quand je proposais les différents mouvements pour l'atelier peinture.
Il faut que ça aille vite. J'aime la Vitesse. C'est chaque fois dans l'urgence que je réponds. Ce sont ces appels au secours, ces cris de SOS qui motivent mes impulsions. La lenteur, elle, me dépasse.
Je ne tiendrai pas non. Et je devrais me taire quand je vois les parents qui comptent les jours les mois les années. Qui ne pensent qu'à ce moment où ils pourront se barrer loin d'ici.
L'intolérance. Et puis tant pis.
Bien. Tout ça est terminé. Je reste bée devant le clavier. Vidée comme depuis quelques jours en fait. Je ne sais pas bien par où commencer. Je veux faire les choses bien, m'appliquer. Arrêter le racontage. Je déteste ça. Il faudrait se concentrer encore. Etre.
Juillet prévoit déjà d'être infernal. Comme les enfants. J'ai passé ces deux derniers jours à flâner du côté de Mouffetard et du jardin des plantes, premiers résultats en tête, en sac de billes. Des enfants braillaient par dessus le toboggan du parc et j'évite au maximum de penser à ces deux mois de faux été. C'est pour la bonne cause, pour l'Australie - je crois - elle se dessine doucement, mais avec Hugues et c'est bien là le plus important.
Ma vie a été un fourre-tout ces derniers mois. Cette impression que tout a évolué, et puis plus rien. Et puis le vide, le vide des révisions, de la table basse où je travaille, de ce studio du 11ème arrondissement qui crie un peu trop pour moi maintenant. Il y a ces rencontres avec des garçons bien, des garçons avec qui je pourrais vivre de jolies choses s'il n'avait pas déjà des copines depuis quelques années. Des garçons assez stables, comme ce qu'il me faudrait. Des garçons qui aiment la culture aborigène, qui font du cinéma, qui me trouvent jolie et sûre de moi. Des garçons.
Cette vie est dingue. Cette vie que je mène. Complètement dingue. Tout s'enchaîne sans réel temps de pause, tout s'enchaîne et s'emboîte aux minutes près. Tout fonctionne en serrant le temps. Les devoirs à rendre, les dossiers à envoyer, les examens à apprendre et ceux où le temps manquent, les examens qui se chevauchent, les douches du matin, les nuits sans sommeil, les verres d'alcool. Il n'y a que mois jours - tout soit création. Je veux aimer tu sais, aimer et puis apprendre l'instant présent. Je veux rire aux éclats parce que j'ai oublié. J'ai oublié la sensation d'abandon depuis quelques années déjà. Je n’ai jamais su ce que ça faisait au bord du cœur d'avoir des bras pour réchauffer les nuits d'hiver, d'avoir des yeux pour sourire aux clairs d'été - si, sans doute, Antoine, un jour. Je n'ai jamais vécu ce bonheur amidonné, cette légèreté acidulée. La douceur. Un zeste de citron dans l'eau pour vivifier les sens-ations. Il y a trois ans, je cumulais toutes mes vies parallèles et c'était bon. Les courses dans le métro, les attentats temporels, la vie rapide. Aujourd'hui, je cumule tout en une seule vie et ça ne me va pas, ça ne m'a jamais été. Je dors debout mais la nuit, si je ne la prolonge pas, j’attends que ça vienne. La paresse s'est incrustée sous ma peau parce que je suis fatiguée - si fatiguée - de courir après ce que je n'atteindrai de toute façon jamais. Courir après ces chemins alternatifs qui de toute façon ne peuvent pas appeler au bonheur puisqu'ils ne sont que des moyens dérivés de se faire une place auprès de cette communauté d'Artistes reconnus. Des chemins de traverse par ce qu’on n’a pas le choix. Manon me dit de lâcher cette putain de Danse. Elle sait elle. Elle comprend, elle l'a vécu, elle arrête. Elle lâche. Elle veut une grande maison avec un chat et un amoureux. Et c'est tellement plus facile. Aujourd'hui, je veux le rêve. Ne pas espérer d’atteindre l’inatteignable non, mais me saisir de tout ce qui dépasse.
Mercredi 1er avril.
Peut-être que si je ne leur fais jamais vraiment l'amour à ces autres garçons c'est à cause de lui. Pourtant j'ai réussi à ce qu'on me transperce le corps. Rien qu'avec Clément. Mais tous les autres, ce n'est que du superficiel. Je ne me donne jamais vraiment. Toutes ces caresses sur mon corps, tous ses doigts emmêlés dans mes pensées, toutes ces langues humides. Ce n'est rien. Ce n'est pas l'amour ça, ce n'est pas le faire. Qu'en surface. Ca ne m'atteint pas moi. Ca ne signifie que quelques gémissements dans la nuit parfois. Ils en rigolent tu sais. Mais je n'ai que cette envie entre les lignes. Cette envie de lui, qu'il dise oui un jour. Dimanche dernier, j'ai vu passé le petit Maxime dans la rue sur un mini quad. Petite tête blonde, maligne ou malicieuse. Pour la première fois, j'ai eu envie qu'on m'appelle maman un jour. Parce que je pensais que le notre, il lui ressemblerait à Maxime. Espiègle angélique et désinvolte.
C'était sa fête aujourd'hui. Bien sûr, il a répondu merci ma Lucie.
Dimanche 31 mai 2009.
Hugues me laisse des traces de ses chansons quand il vient. Je t'ai ramené de la musique, t'as quoi à me filer? Ces musiques qui me font penser à lui et rien qu'à lui. Tu sais With or without you, Jack Johnson, ou cette chanson d'Archive chut c'est secret.
Hier matin, sur le quai de la ligne 5, il y avait cette petite fille. Blonde pâle. Et j'ai compris pourquoi ma mère tenait tellement à me faire deux tresses quand j'étais petite. Elle avait une petite pince rouge qui retenait une mèche rebelle. Des lueurs blanches dans les cheveux. Des petites sandalettes. Et bien sûr, j'ai pensé à lui. Elle lui ressemblera la notre. Même si on s'est dit que bien sûr, ce sera un garçon en premier, on préfère. On s'est déja presque arrêter sur le prénom, il y en a un autre en balance. Bon faudra en parler, on pourra négocier à la rigueur, il a dit. Il rentre trop dans mon jeu, non? Il y rentre trop pour que je ne continue pas à me tourner des longs films sur notre vie. Tous les deux sans les autres. L'autre jour Amel disait que de toute façon, vous l'avez toujours dit, si vous ne trouvez personne vous vous mettrez ensemble. Ce n'est pas une question de ne trouver personne d'autre, c'est que c'est là, en nous, c'est é-v-i-d-e-n-t. Et pourtant il dit que maintenant il cherche la bonne. A croire qu'il a les yeux fermés. Et puis c'est lui qui s'est incrusté dans mon rêve d'Australie. On ira ensemble, il me dit. En partance vers le barrage, il a trouvé mon manteau bleu joli. Il m'a demandé si ses cheveux me plaisaient comme ça. Il sait, je préfère quand il les porte long et mal arrangés. Il se demandait ce qu'il y avait dans ce terrain vague derrière les grillages, tout au bout de l'eau. Je me suis déjà retrouvée en petite culotte là-bas. Alors il a demandé en souriant avec Antoine? Si près de moi. On s'est assis. Pas face au fleuve non. Trop banal pour nous. Face au vert. Plus tard, le début de mai était plein de fatigue dans le corps et sous les yeux. Allongée sur mon lit, je lui ai demandé un câlin. Viens! Non c'est mon anniversaire, c'est toi qui viens. Alors il s'est levé de la chaise et s'est allongé sur moi, une bise. Ca n'a dû durer que quatorze secondes. Quatorze secondes de son corps et toute son affection.
Tant de visibilité, tant de noirceur au bord des paupières - à l'inverse. Tant d'Hugues, tant de Clément aussi. Tant de personne dans la nuit, la solitude, les draps trop propres et le vide. Tant de bêtises à cause de l'alcool. Une ou deux fois trop de Stan. Tant de jeux, tant de baisers pas volés, oubliés, inexistants ; qui n'existent plus. Il faut. Tant de pleurs qui restent là, bien coincés dans le corps. Tant de petites scènes. Tant de soleils qui disparaissent le jour d’après. Tant d’examens qui arrivent. Tant de dossiers à remplir et se vendre, s’adapter toujours. Tant d’égoïsme, tant d’intolérance qui prend le dessus. Le corps qui change tant. Tant de chevilles bancales, qui font mal. Juste deux en fait. Tant d’Australie que je rêve. Tant de jours qu’il reste avant qu’Alizée ne parte pour de bon. Tant de faire semblant. Tant de ne plus y arriver et être crue.
Tant d'envie d'écrire, tout. Tout. Mais tant de temps invisibles.
Mercredi 22/04/2009
Quand je suis remontée, j'ai vu sur mon lit les coussins qu'Hugues avait déplacé comme toujours lorsque nous nous y posons, lorsqu’il se met à cette même place, dans cette même posture, comme toujours il ne les remet pas en place et comme toujours je ne les bouge plus jusqu'au soir, lorsque son odeur - particulière et immanente - s'y est imprégné.
Mercredi 22 /04 /09.
Des fois je voudrais simplement savoir dessiner un coeur en agençant mes doigts. Mon jean se troue de plus en plus en haut des cuisses, et il y a toujours ce jean que l'on met constamment. Un jean qu'on use jusqu'à la fin, parce qu'on est bien dedans - simplement bien. Je ne veux plus qu'on le recouse. Les étapes dans ma vie ont souvent été marquées par ces jeans que non vraiment, on ne peut plus mettre. Alors je les aurais usé jusqu'au bout, jusqu'à ce que même lavés, on ait l'impression qu'ils sont sales. Je crois qu'il est bientôt temps oui, bientôt temps de laisser celui-là dans l'armoire chez mes parents, où s'entassent ces vieux vêtements que je ne veux pas donner et que je ne remettrai pourtant jamais. Je ne m'y sens plus très bien dedans. Bientôt.
[Samedi 18/04/2009]
Le petit cousin est en plein dans ses 16 ans, il se rapproche dangereusement de ses 17. Et j'ai l'impression de m'y revoir, en plein feu sur les bandes d'arrêt d'urgence. Les sentiments à cent à l'heure, les sms a toutes heures, à pas d'heure. Il est amoureux comme je l'étais d'Antoine. Il est amoureux mais je connais la fin de l'histoire. Je ne veux rien lui gâcher et il a raison, au fond de s’y accrocher. Cette première vraie histoire d’amour c'est de celle-là qu'on meurt je crois.
Il y a quelques mois, dans l’été, Antoine s'est excusé de toutes les façons qu'il pouvait. Il disait qu'il avait été un beau salaud. Et après il a voulu créer la distance, qu'on s'évite, qu'il n'y ait plus aucun mot entre nous. Parce que ces mots-là n'étaient que du passé il a raison. Tout tournait autour de ce qu’on avait été constamment. De nos jolis souvenirs d'adolescence, de la découverte de nos deux corps, parce que c'est avec lui que, de nos sons Rock, des après-midi au barrage, il rappelait souvent comme c'était bien, comme c'était bon, comme il n'y avait pas de barrière entre nous. Parce que c'est avec lui que je me suis sentie le mieux, mais aussi avec lui qu'il y a eu la pire des souillures qu'un corps peut connaître lorsqu'il se jette à peine dans ses 17 ans. Non on n'était pas très sérieux, mais à la fois tellement frais. La fraîcheur de deux lycéens qui avaient encore la Liberté. Je rêvais pour nous deux c'est vrai, pour ma Danse et pour son dessin et ses voitures, mais il me laissait faire. Même si lui n'y croyait pas. Il a eu raison de ne pas y croire parce que quand je vois ce qu'il est devenu. Non ça n'aurait pas pu continuer s'il voulait de cette vie. L'autre l'appelle mon chéri. Alors oui forcément. Et bien sûr elle travaille dans le social comme la majorité des filles ordinaires et simples d’aujourd’hui. Forcément, nous deux, ça n’aurait pas pris cette tournure.
Je n'en ai pas retrouvé. Un homme comme lui. Les hommes diaboliques me donnent un plaisir charnel rien qu'en m'effleurant la peau. Les âmes pures elles, comme l'était Clément, oui comme il l'était cent fois mille fois, me comblent intellectuellement de tout ce qu'ils ont. Ce que les autres non pas. Cette préciosité de l’âme sensible, débraillée, arrachée même parfois. Mais elles ne savent pas toucher le corps et me saisir. Pour nos âges, Antoine avait les deux, l'impureté du sexe et les discussions conceptuelles sur nos vies que je voyais en marge. Non ça n’aurait pas pu continuer s’il voulait réellement de cette vie de couple ordinaire et sans se bousculer un peu les joues de temps en temps. Mais je sais qu’il y reviendra à la liberté. Je sais qu’il veut voir aussi tout ce que les premières années d’indépendance loin des parents amènent à empoigner. Je le sais. Parce que nos grains de peau se sont mêlés une fois déjà. Et parce que oui bien sûr, je le connais mieux qu’il ne le croit. Il y reviendra à ce que nos mots créent de nouveaux souvenirs. Nos mots et nos armes.
- Coeur de pirate, Corbeau -
Dimanche après-midi, il ne manquait que mon frère à la maison. Le ciel était assez bleu et le soleil transperçait parfois à travers les torchons que ma mère avait étalé sur le fil à linge pour ne pas avoir mal à la tête à cause des rayons. J'avais branché Vincent Delerm dans le poste, étalé mes cours et je fichais de la Sémio. en redécouvrant ces textes. C'était de vielles chansons, perdues là dans une pochette à CD que je n'écoute plus beaucoup - à tord. J'aurais pu me contenter de tout ce vert autour de moi et de ce ciel qui était assez bleu oui je crois. Mais par moment j'avais froid. Par moment j'aurais voulu laisser complètement tomber ces cours. Par moment je me disais vivement la rentrée prochaine que j'arrête de m'éloigner autant de ma vie. Par moment, il y avait ce quelque chose - ce quelque chose qui empêche de combler totalement ces juste tous petits instants de contentement simple et facile.
Hier matin, j'ai bu mon café au lait devant la porte d'entrée, à l'orée du jardin désordonné. Il était midi et demi un peu passé. Oui déjà. Je me rappelais des petits déjeuners si frais à Fréjus, dehors sur la terrasse, lorsque, petits, avec nos parents, nous partions encore en vacances [ensemble].
J'appartiens à la race
Des anciens délégués de classe
T'es dans la catégorie
De celles qui lisent Bukowski
En trouvant super naze
De mettre les gens dans des cases
[Catégorie Bukowski, Vincent Delerm]
Je mets Téléphone à fond, et je tiens ma tête entre mes mains en bougeant en face du miroir. Ca prend juste quelques secondes. Mais c'est un besoin viscéral. Je me sens changer. Etre dans l'état de changement. C'est étrange, c'est nouveau. J'ai hésité à faire marche arrière parce qu'au fond je suis toujours aussi clairvoyante. Faire demi-tour peut-être parce que je me rends compte. Que je suis égoïste, et intolérante aussi, manipulatrice bien plus que malsaine. Je n'ai plus rien à donner aux gens normaux pour l'instant. Peut-être pas normaux mais banals, ordinaires, humains. Je n’ai jamais su définir la normalité de toute façon. Je suis à sec de sourires de circonstance. A sec de ressentiment vis à vis de ceux qui m'en veulent ou qui ont coupé les ponts. Mais ça ne me touche pas, ça ne m'atteint pas, au mieux ça me fait rire. Arabelle me disait d'accepter, d'accepter d'aller mal ou d'en avoir l'impression du moins - parce qu'au fond, ça ne va pas si mal, pas vrai? Accepter l’ennui dans ma vie – ces heures dans des amphis indicibles, accepter que ça n'avance pas aussi vite. Elle m'a parlé de fuite, de fuite de ce que je serais vraiment. Elle me faisait remarquer comme mes journées étaient remplies, et je ne m'en rends pas si compte. De tout ça, de toute ma vie, ce qui la comble. Ce qui importe souvent ce sont les résultats. Oui parce qu'il y a la peur de l'échec toujours.
En ce moment, je me sens invincible vis à vis des autres. Rien ne m'atteint. Coeur de pierre. Coeur verrouillé. Mais il y a quand même la sensation que tout pourrait s’effondrer si je m'arrêtais là. Que ce changement est fragile. Mais pas indolore.
Tu vois comme la page est blanche parfois. Etincelante mais blanche. Pourtant il faudrait raconté comme l'esprit déraille et s'achève sous un corps insolent, sous des sons de BB rockeurs parisiens - on y revient toujours.
Je vis détachée. Du printemps, des cours, des garçons, de ma propre vie. C'est la première fois. Et comme les premières fois sont toujours un peu bancales, je ne sais pas comment bien gérer. Alors j'ai une répartie un peu agressive parfois. Parfois je ne fais aucun effort. Je n'en ai pas envie. Je ne souris pas, je ne regarde pas les gens quand ils parlent. Je réponds à peine. Parfois je me mets à pleurer, pour rien, un chien qui meurt dans un téléfilm au mieux. Ca me rassurerait presque. Je pensais ne plus y arriver. J'ai l'impression d'avoir tellement changé depuis janvier de l'année dernière. J'étais bloquée dans mon corps. Tu t'en souviens? Comme je ne donnais pas pendant les nuits étouffantes? Maintenant, il y a des frôlements, des baisers ondulés, des gémissements insignifiants. Que du superficiel. Que des mains qui effleurent des corps avec force. Tout en surface. J'arrête tout - leurs élans leurs pulsions leurs mains leur chaleur leur violence - avant d'être démasquée. En réalité c'est juste que je n'ai pas envie. Pas envie d'autres choses que des caresses superficielles, faciles. Ils ne sont pas les bons. Ils ne m'ont jamais entièrement. Ils n'ont pas grand chose. Ils veulent plus parfois mais sont prévenus. Je n'ai pas envie, je suis détachée, complètement détachée. Clément l'était mais avec un dédain touchant et affectueux. Il l'était mais ça le rendait beau. Ca me rend insociable. Et je n'en fous, parce que je suis détachée. P-o-i-n-t.
Un an, il y a un an. J'ai vu la fin de mai arriver, ce 27 se casser la gueule dans des draps. En apparence, j'ai reproduit les mêmes choses, une soirée similaire dans les grandes lignes au moins mais l'autre n’avait rien de Clément. J'ai vu les premiers jours d'avril affrontés ce putain de détachement - parce que je ne peux pas dire autrement. Maintenant je vois avril défilé et repense à il y a un an - heure pour heure. Je passais un des plus beaux mois de ma vie, apaisant comme jamais, dans les bras d'un garçon aussi débraillé qu'un artiste du 19ème siècle. Surtout ne pas refaire le couplet des Beatles dans Bastille, des grilles de la place des Vosges, du Ragtime, de Ray Charles, du pull bleu en cashmere. Mais en ce moment, je tourne chaque fois la tête devant le traiteur chinois, je lève les yeux sur des filles qui tiennent une tige de ces mêmes fleurs mauves, on me parle du marquis de Sade, de bio.. Je n’y peux rien. Je me fais du mal en allant écouter le son des Naz, en ayant peur de l'y voir mais en l'espérant vainement. Je te plairais tellement plus aujourd'hui. Tu m’as appris à avoir de nouveau confiance en un corps. Et quand Manon me dit "T'es belle!", j'essaie d'y croire. Je voudrais que tu vois ce que je suis aujourd'hui, je voudrais que tu vois ce style parisien que j'ai de plus en plus, petit foulard bleu noué sur le côté, joues blushées, agenda noir dans un sac tenu à l'épaule, le fric dépensé dans des cafés, des jus d'abricot, l'haleine qui sent parfois une cigarette fumée au balcon de mon appart dans le 11ème parce que ça n'va pas, trop stressée, un concours dans une école d'art très demandée, le mot 'projet' qui revient et qui pourrait ne rien vouloir dire, du vin blanc qui glisse tellement vite dans la gorge, saint germain des près, des discussions sur le sexe avec des amis Danseurs, un ciné entre copines. Et puis je suis plus jolie que quand tu m'embrassais pour la première fois et encore plus jolie qu’en janvier de l’année dernière. J'ai réellement appris à vivre sans toi, sans tes mots ; j'ai appris à apprendre autrement, j'ai pris un ou deux risques, loupé trois ou quatre occasions. Mais tu sais les plaisirs sporadiques ne me comblent pas. Alors je les brise juste à temps. A temps de me rappeler comme eux ne t'arrivent pas à la cheville - et encore moins à celle de Hugues mais c'est une autre histoire et elles ne se mélangent pas toutes les deux. Je regarde toujours ce couple de l'immeuble d'en face avec envie. Je porte le badge 'Je lis la Princesse de Clèves' et évite au mieux le manichéisme les individualistes, incompréhensifs et bornés droitistes contre les gentils gauchaux. J'ai dû décevoir plusieurs de mes amis - j'y tenais vraiment pourtant - je n'en ai pas retenu d'autres, j'ai pris de la distance vis à vis de quelques uns aussi, et j'ai refusé de courir après certains. Mais je le vis plus ou moins bien parce que je suis détachée. Je croyais qu'il me manquait l'égoïsme pour réussir une vie d'artiste, mais j'ai réalisé que je l'étais finalement, égoïste. Tu aimerais tellement différemment ce que je suis aujourd'hui. Nos nuits seraient sans doute moins sages mais toujours aussi pures. Nos jours siffleraient dans les oreilles du printemps que la vie est à prendre innocemment comme les enfants. Que la vie est à prendre tout court. Qu'il faut y croire. Qu'il faut se foutre du temps qui court, et surtout, surtout, apprendre à aimer le détachement. Tu serais fier de moi je crois. Même si aujourd'hui je me borne à ce que je suis. Je te ressemble plus qu'avant mais je suis loin de mon fort intérieur. Je me demande souvent comment mon corps réagirait si tu le serrais tout contre toi. Si je jouerais l'innocence comme avant ou si je te montrerais celle qui se révèle parfois dans les bras de ces garçons insignifiants. De toute façon, on respirerait le même air. On n'a pas vraiment le choix tu sais. Il faut se foutre du temps qui court oui, et surtout, surtout, apprendre à aimer le détachement.
[Gainsbourg]

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